Ton souffle court

Ton souffle est court, tes inspirations rapides se terminent parfois par une tentative de dégagement de ta gorge encombrée. J’essaie d’en suivre le rythme pendant 30 secondes, je respire à ta vitesse à plusieurs reprises, mais je m’essouffle comme un marathonien débutant.
Je ne peux plus te suivre, tu vis à un nouveau rythme que toi seul peut maintenir pendant de longues heures. Je me concentre pour te donner un rythme télépathique mais rien n’y fait.
Et tu cherches à dégager cette gorge encombrée. Alors là tout s’arrête, ta respiration ne vient plus. Ton ventre rond ne se gonfle plus. Nous sommes inquiets, tous nos regards fusent vers ta poitrine, ton visage, ton ventre. Attentifs, de longues secondes nous paraissent des heures.

Et ta respiration reprend comme une petite victoire du combat d’un corps qui aurait pris ses habitudes. Il fonctionne comme une petite machine, discrète, cachée on ne sait où, mais qui ronronne comme un chat endormi.
Nous reprenons alors le rythmes de nos pensées lentes. Elles se construisent, mais sont fugaces, désordonnées , sans attache. C’est aussi le vide de la pensée qui s’impose. Il est inutile de vouloir la construire car elle court d’un sujet à l’autre, rebondit sans cohérence puis disparait et ton souffle nous replace dans une réalité inquiétante.

Ta bouche légèrement ouverte facilite ton ronronnement trop rapide. Tes yeux fermés nous invitent à la sérénité et à une réflexion malheureusement trop brouillonne. Rien ne se construit, tout se découd.

Quelque fois on se regarde, nous les spectateurs de ton repos haletant. Sans se voir, juste pour retenir une communauté qui s’installe et mélange son souffle lent à ta respiration pour essayer de la contenir, la maintenir.

Près de toi, tes deux femmes qui te mangent d’un regard amoureux. Leurs gestes simples remontent parfois, un drap, un oreiller, détendent ta chemise comme si elles effectuaient des travaux ménagers du quotidien. Ceux qui occupent les mains quand l’esprit s’arrête. Tout doit être en ordre malgré ton corps en déséquilibre. Elles touchent, te touchent en te regardant. Comme les chats qui pétrissent, elles enfoncent régulièrement leur main dans le matelas et les replient et les enfoncent à nouveau dans un geste instinctif , atavique et mécanique.

L’une ou l’autre parfois se lève et te confie un message secret, un petit mot d’amour, une pensée tendre, elles protègent ton voyage d’une douce et chaleureuse enveloppe dont tu te repais, puis se rassied. Et elles continuent à gérer un espace sans pensée et redeviennent comme les autres, abattues.

Mais le drap posé sur tes jambes et ton sexe te couvre insuffisamment. Il faut un pantalon, rétablir ta dignité, cette pensée m’obsède. Je la partage.  » oui il n’aurait pas aimé ». Alors le temps s’accélère, la pensée se reconstruit, une logique implacable. On sollicite les femmes en blanc qui acquiescent. Tout le monde sort. On entre à nouveau, le pantalon est remis. Tout va mieux.

Et l’on reprend le rythme des souffles longs et de ton souffle court, et l’on reprend le vide de nos pensées.

Je m’en vais lentement, discrètement pour te laisser ton repos toujours saccadé par cet encombrement de ta gorge. Tu as pourtant regagné une pomme d’Adam dans un corps amaigri.

Je m’en vais mais c’est toi qui t’en vas, dans un sommeil serein.

Je ne vois plus la route, je suis la bande blanche qui passe, repasse, vite comme ta respiration haletante. Je ne fuis pas, je me surprend à repenser, construire l’idée de ton absence et d’une fraternité d’orphelin.

A 23h40 ta gorge ne t’encombre plus, tu es libéré.